Le mot de la présidente

La générosité

Dans le monde d’aujourd’hui, il semble de plus en plus nécessaire de réfléchir sur les valeurs et je voudrais proposer quelques brèves réflexions sur une valeur qui a été discutée longuement par des penseurs du passé, comme Aristote et Descartes, et qui est indispensable dans la sphère publique et dans la sphère privée, la générosité. Le mot français vient du latin generositas, qui signifie noblesse, mais aussi bonté, excellence, et qui a donné le terme gentil. Dans la Chine ancienne, la générosité fait partie, avec la gentillesse, de l’esprit ouvert d’un noble, ainsi que le dit le Yi Jing, Le Livre des mutations (écrit en langue archaïque plusieurs siècles avant J.-C., il a été commenté et élaboré plusieurs fois, et sa traduction fut connue en Europe à la fin du XVIIe siècle). Dès le XVIIe siècle en Occident, l’usage du terme indique de plus en plus une qualité spirituelle et non simplement une origine familiale. Mais Aristote remarquait déjà que les vertus ne dépendent pas de la richesse et que l’on peut accomplir des actions exemplaires avec des moyens modestes.

Au niveau mondial, la générosité est de plus en plus cruciale pour établir des équilibres entre les pays les plus riches et les pays en voie de développement. Face à l’immigration massive de ces dernières années en Europe, il est souhaitable que les pays européens agissent de manière réfléchie et généreuse et parviennent à un véritable accord. Au niveau de la vie communautaire, nous savons l’importance des institutions humanitaires de tout type – internationales et nationales. Dans notre monde genevois et universitaire, la SACAD n’existerait pas sans la générosité de ses fondateurs en 1888, de ses nombreux donateurs qui ont renouvelé les dons au cours des années, et de ses membres qui veillent à ce que la recherche dans les champs les plus divers soit encouragée ainsi qu’à solliciter de possibles nouveaux donateurs. Je dirais même que toute recherche, indépendamment des motivations particulières d’un chercheur, contient de la générosité, la générosité de l’intelligence qui s’engage dans un but inévitablement commun dont l’utilité peut être à court terme ou à long terme. Car la générosité comporte certes les biens matériels, mais aussi le temps, l’intelligence et les sentiments que l’on peut donner à ses propres occupations et à autrui.

Une étude approfondie de la générosité devrait enquêter sur les différentes conceptions, religieuses ou non, de la justice et de la charité, sur la sympathie que David Hume et certains philosophes du XVIIIe siècle ont considérée comme une disposition indispensable à l’existence des collectivités. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’empathie en philosophie morale et en psychologie ; dans les approches féministes, la notion de care ethics (éthique de la sollicitude) est courante ; des psychologues évolutionnistes contemporains (Christopher Krupenye de Saint Andrews en Écosse, Brian Hare de Duke University) mènent des expériences avec certains types de singes pour comprendre l’instinct de la générosité ; en psychologie sociale et dans les théories de management, on étudie des formes différentes de prosocial behavior (comportement prosocial), comme le volontariat, la coopération et la philanthropie. À côté des éloges de la générosité, il y a et il y a eu, surtout dans certains courants de la pensée moderne et contemporaine, des critiques, car la générosité impliquerait un pouvoir de celui qui fait le don sur celui qui le reçoit.

Aristote peut-il encore une fois nous éclairer. Il distingue entre possession ou acquisition, et utilisation des biens. Le généreux use de ses biens en faisant des dons (dósis = don) ; il diffère de l’avare qui s’accroche aux biens acquis et du prodigue qui les utilise mal. Comme souvent chez ce philosophe, une vertu ou un vice implique un affect ou une émotion, et une action. Selon Aristote, la pratique d’une vertu suppose du plaisir ; le généreux a à la fois le plaisir d’acquérir et celui de donner. Aristote inspire un type de pensée qui refuse l’accumulation pour l’accumulation aussi bien qu’une pensée mystique trop utopique qui ne valoriserait que le don total de soi. Se situant toujours  dans une vision du juste milieu, il nous encourage à fuir les excès. La générosité serait ainsi une belle vertu modérée, source et preuve d’équilibre moral.

Je remercie de leur générosité tous les donateurs et les membres, et tous les membres du comité lesquels, à côté des leurs activités habituelles en différentes professions et en différents champs de savoir, consacrent du temps, de l’énergie et de l’intelligence à l’examen minutieux des nombreuses requêtes adressées à la Société académique de Genève.

Patrizia Lombardo